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Lundi, 06 Avril 2009 01:00
Un article sur le site NouvelObs.com,le 05/04/09, par Daniel Arnaud

Génération 69.

Affaire Dreyfus : de Jules Guesde à François Hollande.

Réagissant aux propos de Pascal Garbarini, qui avait qualifié Yvan Colonna de "Dreyfus corse", François Hollande a jugé dernièrement la comparaison "inacceptable" et "intenable" :

"Cette comparaison me choque. Dreyfus a été condamné par une parodie de Justice, un déni de justice. [Il a été victime d´un] complot contre la vérité.", a-t-il affirmé le 29 mars 2009 lors d´un forum radiophonique.

Certes, si nous partons du présupposé que le malheureux capitaine était innocent, comme cela l´est désormais enseigné dans toutes les écoles, et le berger de Cargèse coupable, comme en a décidé la cour d´assises spéciale de Paris, alors les deux affaires ne paraissent pas comparables.

Mais c´est oublier un peu vite combien il est facile de s´afficher dreyfusard... à plus de cent ans d´intervalle.

Car il faut se projeter dans le contexte de l´année 1894 : Alfred Dreyfus, Juif d´origine alsacienne, polytechnicien, officier de l´armée française, est condamné au bagne à perpétuité pour haute trahison et déporté sur l´île du Diable, parce qu´il aurait livré aux Allemands des documents secrets.

À cette date, l´opinion dans son ensemble le diabolise et voit en lui l´incarnation du traître.

Et le crime qui lui est attribué n´est sans doute pas moins grave selon les normes de l´époque que ne le sera l´assassinat d´un préfet en 1998 : trahir, à la fin du dix-neuvième siècle, lorsque toute une génération s´assume revancharde et que les tensions entre Etats européens ne cessent de s´accroître, ce n´est rien de moins que compromettre la survie de la Nation.

Oser envisager l´innocence du monstre, c´est par conséquent prendre le risque de passer pour un traître soi-même, ou un mauvais républicain.

Certains n´hésitent pas à le déclarer coupable par voie de presse avant la tenue du procès... Le tout sur fond d´antisémitisme et de suspicion liée à son origine géographique (l´Alsace, une région périphérique passée aux mains de l´ennemi depuis 1870).

Il faudra beaucoup de persévérance à sa famille pour attirer l´attention sur la fragilité des preuves retenues contre lui. Il faudra beaucoup de courage au journaliste Bernard Lazare puis à l´écrivain Emile Zola pour aller à l´encontre des préjugés de leurs contemporains et jeter dans l´opinion les jalons de sa réhabilitation. Aussi, qu´est-ce qu´un dreyfusard? En aucun cas un politicien médiocre qui se borne à répéter que Dreyfus a été victime d´un "complot contre la vérité" quand plus personne ne le conteste; mais chaque honnête homme capable de s´interroger, de douter et, au bout du compte, de dénoncer "une parodie de Justice" quand la cause est loin d´être entendue.

Gabriel Xavier Culioli, dans Le Journal de la Corse de cette semaine, a bien raison d´inscrire l´affaire Colonna dans une longue filiation historique et d´écrire :

"De Tarnac à Cargèse, de Guantanamo au Reichstag, de Dreyfus à Goldman, transcendant les époques, ramenant la Justice à une mécanique implacable et totalement inique, le processus de l´anti-terrorisme est identique. Une situation dérape du fait même des représentants de l´Etat. Celui-ci doit alors à tout prix trouver la pierre angulaire de ses propres erreurs et désigner un bouc-émissaire. [...]"

A défaut de faire avancer le débat, François Hollande est venu nous rappeler qu´il est des combats qui ne sont ni de gauche ni de droite, et que le socialisme a eu lui aussi ses antidreyfusards : Jules Guesde, contrairement à Jean Jaurès, ne verra dans l´Affaire qu´une "affaire interne à la bourgeoisie" et ne prendra jamais la défense d´Alfred Dreyfus.