Yvan Colonna : un destin dans l’histoire

Un dossier de Corse Matin

La mort d’Yvan Colonna s’écrit comme le tragique épilogue d’un chapitre dense et tourmenté de l’histoire contemporaine en Corse*. Prolongeant la terrible malédiction de l’affaire Erignac, l’épisode n’en finit pas de dérouler le feuilleton d’une époque durant laquelle l’État s’est souvent égaré, comme le mouvement nationaliste qui a pourtant fini par conquérir le pouvoir. Et imposé le fond d’une pensée politique qui a bouleversé la société corse

Tout nous ramène à cet instant. Il est 21 h 03 le 6 février 1998, trois coups de feu claquent dans la nuit ajaccienne. Le chaos s’empare de l’avenue Colonna d’Ornano, il va ébranler toute la Corse qui ne sait pas encore, à l’heure où le sang coule sous le drap qui recouvre le corps du préfet Claude Erignac, qu’il ne s’agit pas d’un homicide comme ceux avec lesquels l’île a malheureusement appris à vivre. Le plus haut représentant de l’État vient d’être assassiné.

Un fait sans précédent, il y aura un avant et un après.

L’après va plonger la Corse dans une longue période de trouble. Trois jours après l’assassinat du préfet de région, le président de la République en personne se déplace dans l’île. « Nous ne le tolérerons pas », tonne Jacques Chirac publiquement en dénonçant « la politique du pire » et « la dérive mafieuse ».

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La suite sera à la mesure de la colère exprimée par le chef d’un État qui va pourtant tomber dans des errements sans précédent, perdu par l’obsession de sortir au plus vite l’affaire et laver un affront.

Ratisser au plus large pour se donner les chances de toucher au but dans les plus brefs délais, telle était la règle, usant et abusant des interpellations tous azimuts, sans se soucier des dommages collatéraux.

Vingt-quatre ans après, d’aucuns se demandent encore comment ils ont pu être suspectés. À la fin de l’année 1998, Antoine Battestini, n’est plus le soldat du FLNC qu’il fût vingt années auparavant. Rangé de toute action militante, il est quand même interpellé dans sa maison de Moltifao. « À l’époque, je travaillais au CPS, raconte celui que l’on associa alors à la fameuse piste agricole qui fit long feu. Le pire, au-delà du mois et demi d’incarcération que j’ai dû subir à Paris, c’est que ma mise en examen a duré 18 ans. Quand j’ai été définitivement mis hors de cause, les membres du commando Erignac avaient été condamnés depuis longtemps ». Avec 8 autres personnes, Antoine Battestini portera plainte contre l’État qui sera condamné pour faute lourde. L’appareil judiciaire et policier aura complètement perdu pied, d’autant qu’une guerre des polices entre SRPJ et DNAT égare, entre-temps, une enquête qui ne renverra qu’au mois de mai 1999 l’interpellation des premiers membres du commando. Quelques mois auparavant le rapport Glavany avait mis l’île à l’index, au point d’écorner un peu plus son image dans l’opinion publique nationale. Le préfet Bernard Bonnet enfoncera le clou de la dérive.

Nommé pour succéder au malheureux Claude Erignac par Jean-Pierre Chevènement, le nouveau représentant de l’État en Corse ira jusqu’à mener sa propre enquête sur l’assassinat de son prédécesseur. Obsédé par l’idée de rétablir l’État de droit, il se perdra surtout dans la lamentable affaire des paillotes. En ordonnant l’incendie d’un établissement de plage sur la rive sud d’Ajaccio, il va jusqu’à mouiller les gendarmes du GPS. La dérive atteint des sommets surréalistes, c’est le temps de l’État voyou qui, pour Bernard Bonnet, s’achève dans une voiture de police qui quitte la préfecture toute sirène hurlante.

Yvan Colonna, lui, est en pleine cavale. Désigné comme l’auteur des coups de feu meurtriers de la rue Colonna d’Ornano, il crie son innocence dans une lettre écrite de sa main et publiée dans l’hebdomadaire U Ribombu. Dans l’île, les nationalistes sont encore loin du pouvoir territorial, mais tandis que le mouvement public prend progressivement la main par rapport à une clandestinité déjà en fin de cycle, les revendications de ce courant deviennent le cœur du débat politique. En toile de fond, l’espoir d’une nouvelle évolution institutionnelle demeure, Lionel Jospin le sait. Alors Premier ministre, il se déplace en Corse et émet, face aux conseillers territoriaux, le préalable de l’arrêt de la violence à l’amorce d’un éventuel dialogue. Nous sommes en septembre 1999. Deux mois plus tard, les attentats à l’explosif d’Ajaccio, en plein jour, font reculer le chef du gouvernement. Le processus de Matignon voit le jour, avec au bout, la loi de janvier 2002 qui, renforçant le statut Joxe, donne de nouvelles compétences à la Corse. Elle n’en a pas obtenu d’autres depuis lors…

Depuis l’assassinat du préfet Erignac, trois années se sont écoulées. Pour comprendre comment la Corse a pu connaître une telle accélération de son histoire, il importe de revenir sur un passé plus lointain.

D’abord à une guerre fratricide à laquelle les hommes du commando Erignac ont voulu mettre fin en commettant l’acte de rupture qui doit redésigner l’ennemi.

1er juillet 1996, sur le Vieux-Port de Bastia. Un attentat à la voiture piégée – mode opératoire inédit en Corse – tue un militant nationaliste et blesse grièvement Charles Pieri, l’un des leaders d’a Cuncolta naziunalista, considéré comme l’un des chefs du FLNC « Canal historique ». Une scène d’une violence inouïe qui « fait penser à Beyrouth », dira dans le livre Juges en Corse (éditions Robert Laffont), Roland Mahy, procureur de la République de Bastia au moment des faits.

Cet attentat hors norme est considéré comme le paroxysme de la lutte meurtrière que se livrent dans les années quatre-vingt-dix, les deux branches de la clandestinité, le « Canal historique » et le « Canal habituel ».

Une guerre qui a vu la mort violente, sous les balles de frères ennemis, d’une bonne vingtaine de militants des deux camps.

« Ces affrontements fratricides entre nationalistes correspondent à la période la plus tragique de l’histoire du mouvement », observe le politologue Andria Fazi.

Si cette déchirure qui tourne à un combat mortifère est liée à une scission et à des antagonismes au sein de la clandestinité, la division est de mise, depuis plusieurs années, dans le domaine idéologique au sein d’une mouvance nationaliste traversée par plusieurs courants. Une scission majeure intervient, dès 1989, au sein d’a Cuncolta avec la création de l’ANC et du MPA. Le paysage nationaliste corse verra, au fil des ans, l’apparition d’une constellation de mouvements, voire de groupuscules et autres groupes clandestins qui ont rendu encore plus complexe la grille de lecture.

Afin de mettre un terme à « une guerre civile factieuse », le processus du Fiumorbu parvient à réaliser une œuvre de réconciliation mais « je ne crois pas que toutes les leçons aient été tirées de cette page sombre et que les nationalistes soient allés au fond des choses ».

Le courant est d’abord secoué et affaibli par l’onde de choc de l’assassinat du préfet Claude Erignac. En son sein, l’action du commando est carrément qualifiée de « dérive brigadiste ». Les errements de l’État incarnés par le comportement du préfet Bonnet lui auront redonné une légitimité, l’auront remis en selle jusqu’à lui permettre de conserver des résultats honorables et des élus aux territoriales, toutes tendances confondues.

La page des affrontements militaires fait partie de l’histoire mais la division reste un trait de caractère du courant nationaliste qui a pourtant réussi, en 2015, l’union qu’il n’avait pu concrétiser en 1992. Quant à la lutte armée, après le dépôt des armes du FLNC UC en 2014, et la mise en sommeil du FLNC 22 octobre, l’union récente de ces deux organisations clandestines montre que ce chapitre n’est peut-être pas clos.

« Historiquement, le mouvement nationaliste n’a jamais été totalement uni. Déjà, dans les années soixante, il était partagé entre des courants se situant à gauche et d’autres à droite. La division reste la règle, et l’union, l’exception », analyse Andria Fazi.

Malgré des manifestations populaires qui ont réuni, ces jours derniers, nombre de nationalistes de diverses tendances dans la rue, unis autour d’une même dénonciation de l’agression dont a été victime Yvan Colonna, militants et élus ne semblent pas en mesure, ni en capacité de créer des convergences, encore moins de consensus tant les dissensions idéologiques sont aussi nombreuses que les divergences d’intérêt. Cette fracture a même tourné à la détestation profonde tant il y a, d’un côté ou de l’autre, des déceptions, de l’amertume et de la rancœur. L’union sacrée de 2015 a fini par donner, en 2021, une victoire encore plus large, mais cette fois marquée du sceau de la division. « Tamanta strada », certes, mais l’histoire se répète inlassablement.« Il y a fort à parier que la phase de négociation sans précédent ouverte par le gouvernement donne des fruits moins bons que prévu. L’émotion suscitée par l’agression d’Yvan Colonna, et maintenant son décès, ne suffira peut-être pas à faire converger les nationalistes. Il faudra peut-être passer par d’autres étapes. Pourtant, les choses ont globalement avancé sur le terrain politique grâce au lobbying de la CdC et des députés nationalistes auprès de Paris, même si aux yeux de certains, cela avance trop lentement », poursuit Andria Fazi.

Dans ce chœur désuni, le collectif des anciens militants entend essayer de recoller les morceaux comme il l’a dit tout récemment dans nos colonnes : « Face aux enchaînements actuels, nous appelons l’ensemble des nationalistes, les jeunes et les institutions de la Corse, à œuvrer dans la même direction, sans se laisser entraîner vers de nouvelles fractures fratricides mortifères. L’enjeu doit demeurer l’union de tous, pour imposer à l’État de réelles négociations politiques dans le sens des revendications portées depuis 50 ans sur cette terre. »

Et la société corse dans cet incroyable maelström ?

D’abord figée par l’assassinat du préfet Erignac, elle exprima l’une des plus impressionnantes indignations populaires de l’histoire en faisant défiler, entre les manifestations de Bastia et d’Ajaccio, le 9 février 1998, près de 40 000 personnes dans les rues.

La Corse s’élevait, ce jour-là, contre un acte qualifié de barbare sans savoir qui se cachait derrière.

Un élan qui contrasta, quelques mois plus tard, avec les inscriptions qui fleurirent sur les murs : « Gloria à tè Yvan » ou encore « Yvan, nous te cacherons ». Une Corse qui apparaît alors dans toute sa dualité, respectueuse des morts sans pour autant diaboliser ceux que les plus hauts représentants de l’État désignent à la vindicte populaire. Colonna, Ferrandi, Alessandri, et tous les autres… L’île apprend à vivre avec l’omniprésence de ces noms dans la sphère médiatique, à partir d’une actualité politique et judiciaire. « Nous condamnons l’acte, nous ne condamnons pas les hommes », entendra-t-on au cœur d’un mouvement nationaliste qui, loin des procès de rupture d’antan devant la cour de sûreté de l’État, s’emparera d’un dossier pour croire à l’innocence d’Yvan Colonna, jusqu’à mener un combat, 20 ans plus tard, pour faire reconnaître les droits des membres du commando encore incarcérés. Toute la classe politique insulaire, sans exclusive, finira par y adhérer, comme l’opinion publique interpellée par des mesures carcérales assimilées par les nationalistes, jusqu’au plus haut niveau de la majorité territoriale, à une « vengeance d’État ». Un État qui, dans un autre registre que le temps du préfet Bonnet, aura persisté dans le cycle de ses erreurs historiques. Un État auquel se sera heurtée la société corse durant des décennies, bien au-delà de la confrontation politique. Les étudiants, agriculteurs et autres syndicats ont été au cœur d’autres mobilisations toujours destinées à faire valoir une différence, à exiger une réelle prise en compte de celle-ci.

De là à affirmer que toute la Corse est nationaliste, il y a un pas qui ne peut être franchi. Elle n’a pas moins vécu, au cours de ces 25 dernières années plus que jamais, au rythme du débat sur la langue corse, sur la question foncière qui a fait naître l’idée d’un statut de résident, sur une amnistie que de nombreux conseils municipaux ont voté. Bien des Corses, plus silencieux à l’évidence, n’ont pu supporter malgré tout l’image d’un drapeau tricolore brûlé au cœur des dernières manifestations, se sont indignés devant le tag « Français, sous-race », face à l’intention heureusement contenue de partir en bande organisée pour détruire la stèle dédiée à la mémoire de Claude Erignac.

Un drapeau, avec tout ce qu’il signifie, reste plus grand qu’un État dont la part d’ombre est une constante de l’histoire.

À tel point que, de l’autre côté de la Méditerranée, la France girondine n’a eu de cesse de grandir, jusqu’à épouser à bien des égards les projets d’évolutions institutionnelles de la Corse. Si l’île s’y engage de nouveau, vers l’autonomie ou ailleurs, le destin tragique d’Yvan Colonna n’y aura pas été étranger.

*Cet article est extrait du dossier spécial dédié à Yvan Colonna : « Le drame à perpétuité », publié dans Settimana le vendredi 25 mars 2022.

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