Comment Yvan Colonna est-il devenu une icône de l’imaginaire corse ?

Nous relayons ici un papier paru dans le « blog de Mediapart » et écrit par Sébastien Quenot, Maître de Conférences à l’Université de Corse.

Comment Yvan Colonna est-il devenu une icône de l’imaginaire corse ?

Victime d’un codétenu islamiste dans la prison d’Arles, Yvan Colonna purgeait une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour l’assassinat du préfet Claude Erignac. L’homme le plus recherché de France pendant quatre ans a toujours clamé son innocence. Il est aujourd’hui devenu une figure révolutionnaire de l’imaginaire corse.

Yvan Colonna, le berger de Carghjese renvoie par sa profession à une figure traditionnelle de la Corse. Solitaire, indépendant et individualiste, le berger incarne un esprit de liberté lié au pastoralisme conçu comme un style de vie remontant au fond des âges. C’est aussi l’image du soin, du care diraient les britanniques qui affleure dans la sollicitude de l’homme à l’égard des animaux, des paysages, des savoir-faire, d’une certaine symbiose entre nature et culture. Yvan Colonna dégage un sentiment d’éternité d’autant plus précieux à nos contemporains que le changement climatique nous renvoie à la finitude des ressources de la Terre.

L’authenticité d’Yvan Colonna s’exprime aussi par l’usage permanent du corse comme langue d’expression de sa correspondance. Langue en danger selon l’UNESCO, la reconnaissance de droits linguistiques à une communauté de 130 000 locuteurs constitue néanmoins une « ligne rouge » pour la septième puissance mondiale. Là encore, Yvan Colonna représente la lutte inégale de David contre Goliath, entre la langue corse devenue le principal élément d’identification des Corses alors même que la coofficialité fait consensus sur l’île et que depuis au moins trois générations, tous les Corses sont aussi francophones. 

Ces derniers ont montré en masse leur condamnation de l’assassinat du préfet Erignac en manifestant par milliers au lendemain de son assassinat. Mais l’enquête a donné l’impression d’une institution judiciaire en proie au ressentiment, agissant en dehors de l’Etat de droit. Interpellations sans charge ou mises en scène en dissimulant des explosifs chez des suspects, l’enquête avait donné à voir une guerre des polices comme des relents de racisme anti-corse. Celui-ci atteignait son acmé dans le rapport parlementaire de Jean Glavany, jusqu’à conduire les autorités de l’Etat à « l’affaire des paillotes » qui vit la condamnation et l’incarcération du préfet Bonnet et d’une poignée de gendarmes triés sur le volet. 

Dans ce contexte, la fuite d’Yvan Colonna est apparue comme légitime aux yeux de nombreux Corses tant la durée de certaines détentions préventives d’innocents était de nature à distinguer la fonction de l’institution judiciaire des valeurs énoncées par le mot de « Justice ». Vécue comme une aspiration à la liberté, son départ pour le maquis, la « machja » renvoie au romantisme qui consacra les bandits d’honneur, tout comme à la Résistance. Son insoumission le situe au-dessus de Créon, avec Antigone et Maria Gentile, en vertu d’un droit naturel plus légitime que la légalité de l’Etat ou des forces de l’argent. Son arrestation dans une bergerie isolée a montré aux yeux de tous ses conditions de vie très modestes à l’opposé de la représentation en vogue du Corse ou du nationaliste assisté, voyou ou mafieux dont le style de vie dénote avec son engagement politique public ou clandestin. 

Outre son mode de vie en accord avec son discours, Yvan Colonna a incarné, parfois même peut-être à son corps défendant, le caractère politique du problème corse. Qui sur l’île a oublié des mots prononcés à l’emporte-pièce par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy au moment de son arrestation ? Un avocat, Ministre d’Etat, aspirant aux plus hautes fonctions s’octroyait le luxe de bafouer sa présomption d’innocence. Par la suite, le sentiment d’injustice des Corses n’a eu de cesse d’être alimenté par le maintien de son statut de Détenu Particulièrement Signalé (DPS) alors même que les conditions posées par les textes pour un tel classement n’étaient plus réunies depuis des années et que le code pénal reconnait le droit à l’incarcération des détenus au plus près de leur famille. 

La double peine s’est appliquée jusqu’à l’agonie d’Yvan Colonna pour lequel le statut de DPS n’a été levé que sur son lit d’hôpital par le Premier ministre Jean Castex, quelques jours avant celui des deux autres membres du commando encore incarcérés. La tentative d’assassinat rendait possible la levée d’un statut présenté jusqu’alors publiquement comme purement administratif par les plus hautes autorités de l’Etat. Puis, l’annonce du rapprochement en Corse par le Premier ministre, celui-là même qui s’y était opposé jusqu’en décembre dernier, a achevé de convaincre l’opinion corse de la condition de prisonnier politique infligée aux détenus nationalistes. En visite en Corse, le député du Nord Ugo Bernacilis ne pouvait qu’aboutir aux mêmes conclusions. 

Pire encore, l’annonce de l’ouverture d’un « processus historique » a donné lieu à l’invention d’une maxime qui marquera pour longtemps les représentations du pouvoir d’agir des Corses et en particulier des jeunes, selon laquelle : « on obtient plus en sept jours de manifestations qu’en sept ans à la tête de la Collectivité. » La Corse est alors renvoyée aux ressacs de son histoire contemporaine et à la prophétie de l’émissaire du gouvernement Libert Bou prononcée en 1975 avant les évènement d’Aleria et la fondation du Front de Libération Nationale de la Corse affirmant que : « même 200 000 Corses autonomistes ne feraient jamais changer la Constitution. » 

En l’absence d’aveux, de preuves matérielles téléphoniques ou balistiques, malgré les déclarations des témoins de la scène le mettant hors de cause, Yvan Colonna a été condamné trois fois à la réclusion criminelle à perpétuité, sans période de sûreté, sur la base de l’intime conviction et de dénonciations. Les doutes quant à sa culpabilité ont depuis longtemps franchi les rivages de l’île. Depuis la publication de son rapport, même Jean Glavany a exprimé ses doutes en comparant l’affaire Colonna à une « tragédie grecque. » Quoi qu’il en soit, erreur judiciaire ou non, les conditions de détention d’Yvan Colonna relèvent de l’application de règles non-écrites, extra-légales, dont la dénonciation lui a permis de disposer de relais importants au sein de l’opinion publique.    

Le scandale de son assassinat – par un auxiliaire de prison « exclu d’Al Qaida pour son extrême violence » – perpétré malgré une kyrielle de dispositifs de surveillance, son agonie de huit minutes, l’annonce de son décès dans la presse, puis l’espoir de sa résurrection pendant près de vingt jours, suivi de son irréversible décès ont fait vivre une expérience du dolorisme à des Corses déjà attachés à son image. Son arrivée à Ajaccio, par avion, de nuit, en fret, puis le long cortège funéraire accueillant Yvan dans un cercueil recouvert de la bandera, constitue le paroxysme d’une rencontre émotionnelle mystique entre un homme et un peuple. Les veillées, tags, banderoles, drapeaux en berne, messes et obsèques suivies par des milliers de Corses partout dans l’île ont aussi montré le caractère hautement symbolique de l’homme atteinte dans le « Yvan gloria à tè » (Traduction : Gloire à toi Yvan.) dont la signification polysémique rassemble les jeunes en quête de nouveaux héros. Combien de temps encore cette île produira-t-elle un kaléidoscope de guerriers, de rebelles et de martyrs ? 

Yvan Colonna constitue une figure totale de la lutte pour la reconnaissance. Selon Axel Honneth (1), la philosophie européenne de cette idée s’articule sur trois dimensions allant de l’effort individuel, à l’inscription au sein d’une communauté en passant par l’accès à la réciprocité comme condition de l’autodétermination. Yvan Colonna coche les trois cases. D’abord parce qu’il est capable de s’appartenir, c’est-à-dire d’être lui-même. Il est devenu berger. Par choix. Par la conciliation de son idéal et de son existence. Cette authenticité est aujourd’hui une valeur cardinale dans les sociétés hypermodernes au sein desquelles les individus sont sommés de manager leur vie, de se réaliser, de s’épanouir… Yvan Colonna représente l’expérience de ce devoir de bonheur auquel nous prétendons. 

Il incarne aussi la communion, la communauté, la mémoire collective des Corses ayant grandi dans les procès (2), les manifestations et le sentiment d’injustice. Le conflit politique des cinquante dernières années a structuré la politique et transformé le rapport des Corses à leur île. Il a réifié les Corses dans la figure du militant. Yvan Colonna incarne la forme la plus tragique et sacrificielle de l’engagement mise en mots dans le slogan « Statu francese assassinu » (Traduction : Etat français assassin). Alors que les individus rêvent désormais de s’inscrire au sein d’une ou plusieurs communautés, Yvan Colonna a reçu les hommages de l’ensemble des acteurs de l’île, réalisant ainsi le besoin humain d’enracinement cher à Simone Weil.

Enfin, quelques jours après la décoration du capitaine Bertolini coupable d’avoir tenté d’assassiner pour le compte des barbouzes du mouvement Francia, des militants nationalistes en 1981, la mort d’Yvan Colonna à 61 ans, ravive le conflit de reconnaissance entre la Corse et la France par des jeunes qui n’ont pas connu sa cavale. Ils s’identifient à un homme, Yvan, un prénom qu’ils s’approprient et qui est devenu une figure révolutionnaire qui avait trois fois leur âge et au nom de laquelle ils puisent leur légitimité. 

Aujourd’hui, la disparition physique d’Yvan Colonna produit son omniprésence symbolique. Elle cristallise la fracture entre le peuple corse très ému par l’agression causant le décès dans une prison continentale d’un prisonnier politique et une opinion publique française méprisante et consternée face à « l’hommage national », les drapeaux en berne et les émeutes intervenues sur l’île depuis le 2 mars 2022. La puissance de cette icône rappelle que l’enjeu n’est pas organisationnel au niveau d’un équilibre ou d’une performance à trouver entre décentralisation régionale et centralisme jacobin. Il se situe à un niveau profondément politique, en termes de reconnaissance du peuple corse et de ses droits imprescriptibles à l’autodétermination.

Au cours de la dernière décennie, les nationalistes ont tous choisi le chemin de l’action publique par les urnes et le jeu des institutions. Ils sont devenus majoritaires. De l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni au sociologue Jean-Louis Fabiani, de nombreux observateurs considèrent que les nationalistes ont conquis l’hégémonie culturelle. 68% des Corses ont voté pour des listes autonomistes ou indépendantistes aux dernières élections territoriales de juin 2021. Même les autres courants sont favorables à une plus large autonomie. Du point de vue du consentement populaire, l’affaire est réglée. Or chez Antonio Gramsci, l’hégémonie renvoie aussi au pouvoir de coercition qui fait cruellement défaut aux institutions corses. 

Depuis 2015, les différents gouvernements ont considéré qu’en l’absence de lutte armée, le FLNC ayant déposé les armes en 2014, le problème corsen’en était plus un, en le réduisant à la dimension de son corps électoral, marginal à l’échelon français, avec moins de 250 000 inscrits. La pose de lignes rouges précéda les fouilles de certains élus et les refus systématiques adressés aux délibérations de l’Assemblée de Corse sur la langue, le foncier, l’emploi, la création d’un Centre Hospitalier Universitaire, la libération des derniers prisonniers politiques, et tant d’autres sujets liés au quotidien des Corses n’ont eu de cesse de décrédibiliser la stratégie politique des nationalistes. Le problème demeure pourtant entier et sa résolution à portée de main. 

Autrement, le « réveil » des Corses évoqué par Yvan Colonna dans une vidéo enregistrée en janvier 2022 sonnera comme une irrésistible invite à une jeunesse paupérisée et infantilisée, marginalisée mais politisée.Communauté de conscience, elle se transforme déjà en communauté d’action. Désenchantée par les institutions, ovationnée par la foule et parfois même par des élus lorsqu’elle investit les cortèges de manifestants munie de cagoules et de cocktails Molotovs, animée par un fort sentiment d’injustice, envoûtée par la figure tutélaire d’Yvan, désormais décomplexée et déconfinée, elle poursuit, à l’instar des générations précédentes, au risque de sa santé, de sa sécurité et de sa liberté, sa quête fougueuse d’existence et de reconnaissance. 

Notes

(1) Axel Honneth est un philosophe et sociologue allemand, professeur à l’université Columbia à New York. Successeur de Jurgen Habermas, il s’inscrit dans la lignée de l’Ecole de Francfort. Il est notamment l’auteur de « La lutte pour la reconnaissance » paru en 2000 aux éditions Gallimard et de « La reconnaissance. Histoire européenne d’une idée » paru aux éditions Gallimard en 2020. Successeur de Jurgen Habermas, il s’inscrit dans la lignée de l’Ecole de Francfort. 

(2) Yvan Colonna était notamment défendu par Gilles Simeoni et Eric Dupont-Moretti, aujourd’hui respectivement Président du conseil exécutif de Corse et Garde des sceaux.

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